Sociologue et zootechnicienne à INRAE, ancienne éleveuse, Jocelyne Porcher dénonce depuis longtemps les pratiques maltraitantes des productions animales. Elle n’en critique pas moins, dans un récent ouvrage1, les mouvements véganistes en vogue qui voudraient abolir toute domestication des animaux au nom de leur libération. Et d’intérêts économiques bien compris. Entretien.

La Clé des Champs : La défense de la cause animale n’est pas tout à fait nouvelle. Comment expliquer sa récente montée en puissance incarnée par les mouvements dits antispécistes, animalistes ou véganistes ?

Jocelyne Porcher : Elle s’explique par une conjonction de constats et d’intérêts. La question animale a d’abord percolé dans l’opinion à partir du champ intellectuel des Animal Studies et des publications des théoriciens de la libération animale. L’un des plus connus est le philosophe australien Peter Singer, dont l’ouvrage phare Animal Liberation, publié initialement aux États-Unis en 1975, a été traduit en français en 1993.

A compter de cette date, ce courant de pensée, au début enraciné aux États-Unis et au Royaume-Uni, atteint une audience internationale, notamment en Europe et en France. Les éditeurs s’emparent du sujet et l’idéologie se diffuse. Bientôt, cette diffusion théorique percute le constat des violences persistantes des systèmes industriels envers les animaux. Il apparaît qu’après trente ans de discussion autour du « bien-être animal », la violence perdure dans la réalité du travail avec les animaux. Le public y est de plus en plus sensible. Il y a donc une rencontre entre des théories et l’évidence de ce qu’elles dénoncent.

A compter des années 2000, d’autres facteurs viennent contribuer à donner à ces mouvements antispécistes l’envergure qu’on leur connaît aujourd’hui. L’un d’eux est bien sûr l’irruption des réseaux sociaux qui a à la fois amplifié la résonance des théories antispécistes et leur mise en acte par le véganisme.

En 2006 est publié par la FAO le rapport Livestock’s Long Shadow, qui souligne en particulier les supposés 18 % d’effet de serre causés par les ruminants d’élevage. L’antispécisme rencontre ici la question écologique. Tout un ensemble d’arguments et de données permet dès lors de cristalliser une critique radicale de l’élevage, qui oublie totalement la distinction entre élevage et production animale. Cette distinction était déjà absente des travaux des théoriciens comme Peter Singer.

Pour eux comme pour tous ceux qui s’en réclament, tout rapport de travail avec les animaux relève de l’exploitation.

Le mouvement antispéciste se décline pourtant en différents courants. D’aucuns se disent réformistes ou welfaristes, quand d’autres s’affichent abolitionnistes. D’autres encore s’identifient d’abord comme végans. Ces courants renvoient-ils à des divergences de fond ?

Je crois, pour ma part, qu’il y a un tronc commun à tous ces mouvements qui se revendiquent de la cause animale. On les range souvent sous le terme d’ « animalistes » qui ne me paraît pas adéquat, car ils n’ont en réalité rien d’animaliste. Ils sont, au contraire, les liquidateurs de notre relation aux animaux.

Les antispécistes représenteraient la face la plus extrémiste du mouvement ? Leur discours correspond à la théorie initiale de Singer. Selon eux, les humains sont spécistes en ce qu’ils distinguent les espèces vivantes, placent l’espèce humaine au-dessus des autres et se permettent de maltraiter les animaux. L’antispécisme devient alors la bonne conduite morale à tenir au même titre que l’antiracisme.

Pourtant, quand je participe à des débats, j’entends certains antispécistes me dire : « Être antispéciste ne m’empêche pas de pratiquer l’équitation. » Alors que la relation de l’homme au cheval se fonde justement sur l’autorité sinon sur la domination ! On peut difficilement se déclarer abolitionniste dans ces conditions.

Parfois aussi, j’en entends d’autres m’assurer qu’ils « ne sont pas antispécistes, mais végans » quand la discussion se centre sur l’alimentation. Mais il serait totalement incohérent d’être l’un sans l’autre. Si l’on se dit antispéciste, il faut être végan. C’est la seule réponse pratique.

De façon générale, ces distinctions qu’opèrent les intéressés eux-mêmes leur servent quand ça les arrange. Elles produisent un embrouillamini qui éclipse l’objectif de fond commun à tous ces courants : rompre avec dix mille ans de domestication animale et promouvoir une agriculture sans élevage.

Or, dans la domestication se joue justement une ouverture aux autres espèces. Nous, humains, sommes la moins spéciste des espèces en ce que nous avons noué une relation avec d’autres espèces grâce à la domestication.

La première critique que j’adresse à l’idéologie antispéciste porte là-dessus : son fondement même est inconsistant. Après, je veux bien admettre qu’à travers elle se manifestent des indignations légitimes. Récemment à Lyon, après un débat, un jeune m’a poursuivie dans la rue en continuant à argumenter. Il est allé jusqu’à bloquer la porte du bus dans lequel je venais de monter. Je crois qu’il cherchait surtout des réponses à la violence faite aux animaux et, au-delà, à la violence de la société en général.

La libération animale prônée par ce mouvement d’opinion supposerait donc, selon vous, d’abolir toute forme de domestication, y compris la moins violente ?

Pour les théoriciens de la cause animale, toute relation homme/animal reposant sur un rapport de travail se définit forcément comme de l’exploitation. Dans cette logique, tout rapport domestique deviendrait impossible puisque ce qui caractérise l’animal domestique, c’est bien d’être au travail avec nous. C’est vrai des chevaux et des vaches. Ça l’est également des chiens. Les animaux de compagnie « travaillent » en nous tenant compagnie et ça n’est en rien « naturel ». Libérer les animaux voudrait donc dire les libérer du travail et ainsi, sortir de la domestication.

C’est l’idée fondamentale de Singer qu’a re-théorisée le juriste et philosophe américain Gary Francione [auteur, notamment, de Animals as Persons, 2008 – ndlr]. Cette idée mène à une aporie que soulignent les auteurs de Zoopolis, une théorie politique du droit des animaux [paru en Grande-Bretagne en 2011 et publié en France chez Alma éditeur – ndlr], qui a remporté un énorme succès.

Sue Donaldson et Will Kymlicka comprennent que dans la vraie vie, les gens tiennent à leur relation avec les animaux. L’injonction de mettre fin à toute domestication ne peut donc pas se réaliser. Comment concilier cette réalité avec l’exigence morale de libérer les animaux ? Les auteurs proposent une solution qui consisterait à créer des communautés où les animaux ne seraient la propriété de personne. Ils y travailleraient librement et leurs produits ne seraient pas vendus. On aurait ainsi le droit d’avoir une poule mais pas de vendre ses œufs. On aurait le droit d’avoir un mouton pour tondre la pelouse à condition qu’il le veuille bien.

Malgré leurs bonnes intentions, les auteurs de Zoopolis échouent complètement car ils ne prennent pas la question du travail au sérieux. Ils ne veulent pas voir que le travail est une production, une relation et un engagement. Qu’on le veuille ou non, la mort des animaux, à un moment ou un autre, en fait partie puisque que nous travaillons dans des systèmes à ressources finies. Si des animaux naissent, il faut que des animaux partent. Et comme nous sommes omnivores, consommer des produits animaux, comme du lait, des œufs ou de la viande, fait partie de notre régime alimentaire.

En dépit des critiques qui peuvent lui être adressées, l’actuelle défense de la cause animale n’a-t-elle pas favorisé la reconnaissance des animaux au plan juridique, dont témoigne en France la récente réforme en ce sens du code civil ?

La réforme du code civil de 2015 reconnaît l’animal comme un « être vivant doué de sensibilité » qu’on ne peut plus assimiler comme autrefois à un bien meuble. Malheureusement, en matière de systèmes industriels dont il faut absolument dénoncer les pratiques, la loi n’empêche rien. On continue à traiter comme des objets jetables dans les unités de production et dans les abattoirs des animaux dont on reconnaît par ailleurs la sensibilité !

L’objectif juridique des mouvements antispécistes va, lui, beaucoup plus loin. Il s’agit d’obtenir pour les animaux un statut de personne physique qui acterait l’impossibilité définitive de les élever, de les chasser, de les montrer dans les zoos et les cirques, et interdirait de travailler avec eux. La personnalité juridique signifierait, encore une fois, la fin de la domestication.

Qui incarne actuellement la puissance de lobbying de ces mouvements ? Avec quels mots d’ordre ?

La mise en acte de la théorie antispéciste est portée par des associations comme L214 en France, Gaia en Belgique ou PETA aux États-Unis. L214 pilote plusieurs sites à son nom. L’un sur l’alimentation. L’autre sur le statut des animaux. Un troisième sur l’éducation. L’organisation conçoit d’ailleurs des manuels à l’attention des enfants qui sont parfois distribués dans les écoles.

Mais quel que soit le support, le message reste le même : comme toute domestication des animaux est à proscrire, comme toute consommation d’origine animale est condamnable, il faut devenir végétalien. Pour avoir rencontré des végans qui mangeaient des crustacés, je reste persuadée qu’il existe de petits arrangements avec cette discipline alimentaire.

S’y tenir vraiment constitue une ascèse qui implique de surveiller de près son alimentation, de faire des prises de sang régulières et surtout de prendre la fameuse vitamine B12 ou cobalamine. Cette vitamine est le marqueur de notre dépendance aux produits animaux puisqu’ils sont les seuls à en contenir. Un régime végétalien strict appelle donc une complémentation si l’on veut se maintenir en bonne santé.

Je trouve profondément condamnable qu’une organisation comme L214 prône un tel régime en passant sous silence cet aspect, pourtant démontré par des études et des retours d’expérience d’anciens végans.

Des géants du web comme Amazon et Microsoft ont fortement investi dans des start-up dédiées aux viandes de substitution ou aux produits végans comme Beyond Meat, NotCo ou Motif Ingredients. Aux États-Unis, l’organisation de défense des animaux Humane Society of the United States est actionnaire de Beyond Meat. En France, L214 a reçu en 2017 plus d’un million d’euros de l’Open Philanthropy Project, dont l’un des principaux bailleurs fut cofondateur de Facebook. Comment expliquez-vous ces exemples de collusion entre poids lourds du numérique, industriels du véganisme et défenseurs de la cause animale ?

Par la possibilité, très lucrative, d’un changement de modèle avec l’agriculture cellulaire ou Cell-Ag. Le capitalisme numérique, autrement dit les GAFAM, rassemble des personnes capables de refaire le monde à leur idée. Bill Gates l’a encore démontré dans le domaine de la santé avec sa décision d’investir dans un vaccin contre le Covid19.

Ces acteurs du capitalisme numérique se comportent un peu comme les zootechniciens du XIXe siècle. Ces derniers ont su entrevoir d’un seul coup un énorme potentiel de profit aux mains de petites gens, en l’occurrence les paysans et les éleveurs. Le modèle industriel construit par les zootechniciens au XIXe siècle et mis en place au suivant, apparaît aujourd’hui obsolète, trop lourd et trop polluant.

Le potentiel biotechnologique développé par les géants du numérique permet d’en proposer un nouveau. Dans une même logique de rentabilisation de la nature, on extrait cette fois la matière animale non plus à partir de l’animal mais de la cellule animale. Le marché des substituts à la viande progresse d’environ 7 % par an. La puissance d’agir scientifique rejoint des perspectives de profit tout aussi considérables. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que des entrepreneurs réputés du numérique s’impliquent dans la défense de la cause animale. Le 2 juillet, en lien avec une vingtaine d’associations dont L214, trois figures de proue du web français ont lancé le projet d’un référendum d’initiative partagé (RIP) pour sortir de l’élevage intensif et interdire l’élevage en cage. Il s’agit de Marc Simoncini, fondateur du site Meetic, Jacques-Antoine Granjon, fondateur de Veepee (autrefois vente-privée.com), et de Xavier Niel, fondateur de Free et d’Iliad. Le même Xavier Niel qui a investi dans la start-up Motif Ingredients, spécialisée dans la fabrication d’alternatives végétales à la viande.

Cette convergence d’intérêts entre antispécistes et promoteurs de la Cell-Ag leur fera-t-elle, d’après vous, imposer l’alimentation de demain ?

Une première limite se pose, d’ordre technique. La Cell-Ag demeure au stade expérimental. Produire à petite échelle est possible. Généraliser ce type de produits est moins évident. Le procédé de base est acquis mais la difficulté se situe dans la mise sur le marché. Faire fonctionner un incubateur et concocter un simili-steak avec ce support représente tout de même un investissement. Cependant, la masse des sommes investies dans des dispositifs de ce type laisse penser que les investisseurs croient pouvoir surmonter ces limites techniques.

L’autre limite est celle de la demande. Des études de marché réalisées dans de nombreux pays réévaluent régulièrement le potentiel niveau d’acceptabilité de cette viande in vitro ou de ces substituts d’animaux. A priori, la demande n’existe pas. Personne ne va se dire séduit à l’idée de consommer de la viande in vitro.

Malgré tout, la demande peut se construire grâce notamment à ces associations de défense de la cause animale, comme L214, qui sont en grande partie financées dans ce but. On dégoûte. On culpabilise. On place les citoyens et les consommateurs devant l’alternative : soit la viande industrielle avec son lot de traitements cruels envers les animaux, soit la viande in vitro.

Il devient alors beaucoup plus facile d’expliquer, comme PETA, que même si la viande in vitro n’est pas très goûteuse, la viande issue des systèmes industriels reste la pire des options.

Selon le même raisonnement, à choisir entre la viande qui devient un marqueur d’immoralité et de sauvagerie, et les OGM, mieux vaut les OGM, très présents dans les substituts biotech. La mise en évidence de la violence des systèmes industriels, telle que pratiquée par L214, ménage du terrain à la viande in vitro. Le raisonnement fait son chemin. Le député de La République En Marche Loïc Dombreval a, par exemple, plaidé dans une récente tribune en faveur de la viande in vitro comme seule solution pour sortir les animaux des systèmes industriels. Quand je lui ai rétorqué lors d’un entretien que l’on pourrait installer des milliers de paysans pour changer l’agriculture, il m’a répondu : « Vous savez bien qu’on n’installera pas des milliers de paysans. » Les politiques, à leur tour, sont placés devant ce choix : la Cell-Ag ou les systèmes industriels.

La mobilisation autour de la cause animale ne permettrait-elle pas de promouvoir l’élevage paysan que vous défendez ?

Encore faudrait-il pour cela que les associations que j’ai mentionnées viennent en soutien à la transformation des systèmes d’élevage. Encore faudrait-il qu’en portant la critique contre les systèmes industriels, elles défendent en parallèle des pratiques alternatives. Ce n’est malheureusement ni leur discours ni leur ligne de conduite.

Leur refus de faire la distinction entre l’élevage paysan et les productions animales repose sur une disqualification de toute forme d’élevage. Placer comme elles le font les citoyens devant le choix entre systèmes industriels et viande in vitro exclut la possibilité d’une troisième solution. Et pour cause. Le ressort de leur discours, c’est que la mort des animaux constitue l’intolérable.

Je connais le cas de plusieurs éleveurs laitiers qui se sont attirés leurs foudres en vendant du fromage sur les marchés, en se voyant accuser de « tuer des animaux ». Ce contexte me conduit à penser qu’un jour pourraient coexister des produits garantis « sans meurtre animal » et d’autres « avec », sans plus de distinction.

Une fois qu’on aura bien travaillé l’opinion autour des supposés bienfaits d’une viande « sans mort animale », je ne vois pas comment des éleveurs pourront continuer à défendre leur activité. J’ai du mal à croire en la préservation d’un élevage paysan en coexistence avec la Cell-Ag. Notre relation à l’animal se situe pourtant au cœur de nos rapports sociaux et l’élevage est d’abord un artisanat. Il est même la façon la plus anticapitaliste de travailler avec les animaux puisqu’il n’y a pas besoin d’actionnaires pour faire de l’élevage, au contraire de la Cell-Ag.

Une prise de conscience s’avère nécessaire et urgente à ce niveau mais je suis assez pessimiste.

1 – Cause animale, cause du capital, éd. Le Bord de l’Eau, septembre 2019.

Jocelyne Porcher, auteure de l’ouvrage « Cause animale, cause du capital ».

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